Aïe!! J’ai encore laissé passer trop de temps sans écrire quelque chose sur ce blog, il faut dire qu’en ce moment, j’ai pas mal d’autres choses à écrire, à commencer par des papiers! Bon, après une année 2009 un peu morne, un petit jeu un peu bébête en ce début d’année 2010, quels ont été mes articles préférés cette année (les 10 pour rester synthétique). En fin de compte, après une année 2008 plutôt riche, l’exercice n’est pas aussi facile que je pensais… Bref, je commence par ceux dont j’ai parlé sur ce blog:
1) La phylogénie à la base de l’arbre d’éclaircit (un peu)
Après la surprise et l’excitation suscitée par l’hypthèse de Casey Dunn sur la possibilité que les Cténophores représentent le lignage le plus précoce des métazoaire, Hervé Philippe et Michael Manuel jouent les rabat-joie en retrouvant une topologie tout à faire traditionnelle, qui place à la base les éponges, définitivement monophylétiques, suivies les ‘Coelentérés’ remis au goût du jour avec cténophores et Cnidaires. Seul Trichoplax ne semble toujours pas complètement à son aise au milieu de cette analyse méthologiquement irréprochable.
Philippe H, Derelle R, Lopez P, Pick K, Borchiellini C, Boury-Esnault N, Vacelet J, Renard E, Houliston E, Quéinnec E, Da Silva C, Wincker P, Le Guyader H, Leys S, Jackson DJ, Schreiber F, Erpenbeck D, Morgenstern B, Wörheide G, Manuel M. (2009) Phylogenomics revives traditional views on deep animal relationships. Curr Biol. 19(8):706-12.
2) Les hémichordés retrouvent un cerveau, ou ce qu’il en reste!
Une étude histologique fine du système nerveux de Ptychodera flava, un entéropneustes aux caractéristiques ancestrales a révélé que les hémichordés avaient probablement hérité d’un système nerveux centralisé, même si leur mode de vie particulier a pu favoriser une tendance secondaire à la diffusion. Par exemple, à droite, l’expression restreinte et localisée d’un marqueur de différentiation neuronal (elav) dans le système nerveux en différentiation. Marc Nomaksteinsky, Jean-François Brunet et leurs collègues apportent ainsi une contribution décisive au problème du système nerveux ancestral des animaux bilatérien. Malgré la conservation de mécanismes moléculaire avancés entre les chordés, les arthropodes et les annélides, certains proposaient l’hypothèse d’une condensation indépendant sur la base de certaines données qui montraient l’expression de gènes nerveux dans l’ensemble de l’éctoderme des hémichordés.
Nomaksteinsky M, Röttinger E, Dufour HD, Chettouh Z, Lowe CJ, Martindale MQ, Brunet JF. (2009) Centralization of the deuterostome nervous system predates chordates. Curr Biol. 19(15):1264-9
3) Big is beautiful!!!
La comparaison de séquences régulatrices entre plusieurs espèces de mouches (Tephrides) à gros génomes et la Drosophile montre que leur identification est bien plus facile lorsqu’elle sont environnées de portions faiblement conservées. Une approche promise à mon avis à un avenir particulièrement radieux, y compris dans le cadre intrapopulationel!
Peterson BK, Hare EE, Iyer VN, Storage S, Conner L, Papaj DR, Kurashima R, Jang E, Eisen MB. (2009) Big genomes facilitate the comparative identification of regulatory elements. PLoS One. 2009;4(3):e4688
Deux nouveaux fossiles de représentants des terribles anomalocarides de la faune de Burgess sont décrits avec soin, notemment Hurdia (reconstitution à droite) et les caractères déterminés sur ces spécimens permettent de les placer dans une position de de divergence précoce au sein des arthropodes, sans doute avant la séparations des pancrustacés et des chélicérates. Ils apportent aussi quelques éclaircissement sur l’origine des branchies chez les arthropodes, qui seraient beaucoup plus anciennes qu’on le pensait originellement. Le grand appendice, lui, reste toujours aussi mystérieux!!
Daley et al. The Burgess Shale anomalocaridid Hurdia and its significance for early euarthropod evolution. Science (2009) vol. 323 (5921) pp. 1597-600
Kuhl et al. A Great-Appendage Arthropod with a Radial Mouth from the Lower Devonian …. Science (2009)
5) Les MicroRNAs entrent dans la danse
Depuis que certains d’entre eux se sont avérés conservés à grande distance évolutives, ces petits ARN, régulateurs post-transcriptionnels, sont l’objet d’une attention toute particulière. Grâce au 454, on les séquence par milliers, leur intérêt phylogénétique se discute mais leur conservation ne peut pas laisser indifférents, et la manière dont ils sont intervenus dans la mise en place des plans d’organisation reste à découvrir (d’ailleurs…)
Wheeler et al. The deep evolution of metazoan microRNAs. Evol. Dev. (2009) vol. 11 (1) pp. 50-68
7) Il y a pas que la bouche et l’anus dans la vie…
…c’est du moins ce que pense Andreas Hejnol et Mark Martindale dans leur intéressante un peu provocatrice qui s’en prend aux schémas traditionnels d’évolution des animaux, basés en général sur l’axe de polarité antéropostérieur et l’origine de la bouche et de l’anus lors de la gastrulation. Selon eux, et certains résultats récents, ces caractères pourraient être soumis à beaucoup plus labiles évolutivement qu’escomptés… Ils proposent en revanche de s’intéresser aux axes moléculaires plus précoces, par exemple l’axe végétal-animal, définis par la bêta-caténine et la régionalisation de l’endomésoderme. Ne laisse pas indifférent!!
Martindale et Hejnol. A developmental perspective: changes in the position of the blastopore during bilaterian evolution. Dev. Cell (2009) vol. 17 (2) pp. 162-74
8 ) La régénération se régénère
Cette discipline a été détruite en France lors de l’avènement de nos « organismes modèles » adorés, souris et Drosophile, imposé en leur temps par nos jacobins parisiens de la direction du CNRS. C’est peut être dommage car des résultats prometteurs commencent à être obtenus par des groupes étrangers, par exemple chez l’axolotl, amphibien néoténique, où l’on voit que les cellules du blastème ne sont malgré les apparences pas totalement dédifférentiées. Quand je pense que mon directeur de thèse faisait des manips là-dessus il y dix ans, et que des pleurodèles transgéniques sont mort gelés l’hiver 2005 quelques part à la Cayolle après qu’il ait tout arrêté, dégouté qu’il était… Au passage, une pensée pour la nouvelle fantastique de Julio Cortázar sur les axolotl du Jardin des Plantes et leur petit visage si humain…
Kragl et al. Cells keep a memory of their tissue origin during axolotl limb regeneration. Nature (2009) vol. 460 (7251) pp. 60-65
9) La zizanie des gènes
Les papiers qui interpellent, Patrick Lemaire et Daniel Sobral, de l’IBDML, à Marseille, puisque nous en parlions, publie un compte-rendu assez surprenant de l’analyse comparative de données d’expression accumulées chez la Cione et le zébrafish. Malgré un plan d’organisation de chordé similaire, ces deux organismes ne partagent semble-t-il pas une grande conservation des domaines d’expression des gènes qui orchestrent leur développement. De la même façon, les gènes supposés régulateurs ont la même dynamique que leur cible, et ne sont par exemple pas plus précoce. Comment interpréter cela, divergence évolutive réelle, bruit de fond lié à la stochasticité de l’expression, caractéristique dérivée de la Cione, un organisme au développement rapide et extrêmement stéréotypé. Le débat est lancé!
Sobral et al. Highly divergent gene expression programs can lead to similar chordate larval body plans. Curr. Biol. (2009) vol. 19 (23) pp. 2014-9
10) Irréversible: roue à cliquet ou roulette russe?
Je termine dans le mainstream avec un petit nature, celui de Joël Thornton, qui, comme il le dit lui même, ressucite la structure d’une protéine ancestrale, celle du récepteur aux glucocorticoid des Ostéichthyens (tétrapodes et poissons ss) qui a acquis cette nouvelle fonction à partir d’une protéine plus ancienne. Ces données montrent que les contraintes structurales liées à cette acquisition interdisent tout retour en arrière, ce qui met en exergue l’importance des contraintes structurale à l’échelle moléculaire, et pas seulement, à l’échelle macroscopique.
Bridgham et al. An epistatic ratchet constrains the direction of glucocorticoid receptor evolution. Nature (2009) vol. 461 (7263) pp. 515-519
10bis) Phylogénie des métazoaires, le bon la brute et le truant (comme dirait l’autre)
Dunn réitère avec plus de gènes, plus de taxons, encore plus de données manquantes, et une version de RAxML modifiée pour tourner sur le cluster BlueGene de la NASA!! Avec tout ça, si les pauvres bestioles, et les reviewers, ne s’inclinent pas, c’est vraiment qu’ils ne font pas d’effort! En un mot, paraphylie des éponges, Cténophores à la base, Xenoturbella avec acoel et Némertodermatides forment un nouveau groupe, à la base des bilatériens. Que faut-il en penser? A vous de juger, je ne suis pas un directeur de conscience mais mon opinion est faite!!
Hejnol et al. Assessing the root of bilaterian animals with scalable phylogenomic methods. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences (2009) pp. 1-11
Les réseaux sociaux font aujourd’hui parti pour beaucoup d’entre nous du quotidien! C’est donc avec un peu de retard mais surtout un immenqe plaisir que je vous parle ce soir de Kahi Kai, un nouveau site communautaire dédié à la biologie marine – et à la passion, que dis-je, à la fascination que l’océan suscite pour beaucoup d’entre nous! Ce site a été fondé au début de cette année 2009 par Eric Röttinger et Mattias Ormestad, tous deux deux biologistes de l’université d’Hawaii, mais également passionnés de photographie, comme l’atteste leurs très beaux sites (liens sur les noms). Le nom Kahi Kai signifie en langue hawaienne, un seul océan, comme pour souligner une aspiration à l’unification d’une communauté de passionés. Kahi Kai fait donc le pari brillant audacieux de mêler les approches scientifiques, artistiques, et militantes: à côté de la magnifique galerie de photos d’animaux marins qui semblent jaillir d’un fond monochorome abstrait, blanc ou noir, on trouve une base donnée de patrons d’expressions de gènes du développement, en cours de construction pour plusieurs organismes modèles en évodévo: cténophores, hémichordés, oursins ou crustacés. Ce parti pris me paraît traduire remarquablement cette relation très particulière à notre objet d’étude, qui teinte l’intérêt scientifique d’une émotion esthétique, tendance particulièrement vivace à mon avis, dès que l’on touche à la biologie marine. La protection des océans et ses enjeux politiques sont également abordés à travers la publication d’une série de notes dans une rubrique ‘news’.
Pour achever de convaincre d’éventuels sceptiques de s’inscrire, Kahi Kai est également impliqués, avec Mattias Ormestad, dans le très intéressant voyage de Tara autour du monde, dont il va falloir que je parle aussi bientôt sur ce blog, voyage dont il publie périodiquement et des nouvelles et de très belles photos. Je signale également que le site possède une page facebook et un twitter.
Les phyla énigmatiques aiment semer la zizanie! Ainsi, non contents d’être probablement l’objet d’une des énigmes paléontologiques les plus célèbres avec le cas d’Hallucigenia, dont le nom rappelle d’autres temps où le LSD coulait à flot, les onychophores ont été récemment à l’origine d’une des polémiques de la rentrée dans le milieu des zoologistes. Dans son numéro du 28 août, la prestigieuse revue PNAS (comptes rendus de l’académie des sciences américaine) a publié un article de Donald Williamson proposant l’hypothèse saugrenue que les chenilles aient évolué par hybridation entre un onychophore et un insecte! L’auteur ne propose aucun résultat original pour soutenir sa thèse, mais annonce qu’elle est testable par analyse des données génomiques. Tout cela s’inscrit dans la cadre d’une théorie plus vaste de ce professeur de l’université de Liverpool à la retraite, dans lequel les phénomène d’hybridation jouent un rôle fondamental dans l’évolution des métazoaires, en ayant par exemple, permis l’acquisition des formes larvaires dans divers phyla (e.g. larves pluteus bilatérales des échinodermes).
La publication d’un tel article peut donc paraître choquante, à la fois par l’aspect fantaisiste de son message, que par la légereté de la démonstration, qui laisse à d’autres le soin de faire le travail expérimental. Cela a été rendu possible par le fait que PNAS offre une possibilité pour certains membre de l’académie des sciences américaines de superviser entièrement l’évaluation d’un article proposé à publication (track I). Dans le cas présent, il s’agit de Lynn Margulis, mère de la théorie endosymbiotique, sans doute l’une des plus marquantes avancées du XXème siècle. Dans cette perspective, il n’est pas ahurissant que Lynn Margulis ait pu être sensible à l’idée que l’hybridation puisse jouer un rôle dans l’évolution des animaux, puisque l’endosymbiose peut d’une certaine manière être assimilée à une hybridation.
Pourtant, le tollé provoqué par cet article et les lettres de protestation et autres rebutal papers qui ont suivi m’ont paru disproportionnées, surtout dans la mesure où les indices génomiques de telles hybridations auraient été détectées de manière a priori évidente rendant la contradiction de cette thèse aussi immédiate qu’aisée! Cette manière de pousser des cris d’ofraie, ou comme le chanterait Alpha Blondy, de « tirer sur l’ambulance », (passez moi la référence, lien Spotify) montre le peu d’ouverture d’esprit, et d’humour, dont certains font preuve. Il ne faut justement pas oublié que certaines théories, comme la dérive des continents ou justement l’endosymbiose, ont été accueillies en leur temps comme des hérésies par la communauté scientifique, il n’y a pourtant pas si longtemps. Malgré ses dérives, le principe de l’édition par les académiciens pouvait avoir le mérite de permettre une certaine indépendance de vue, que ne garantit par toujours les processus de peer-review traditionnels dans lequel, on assiste bien souvent à un nivellement par le consensus admis. Si l’on souhaite laisser une tribune ouverte aux opinions hétérodoxes, on prend le risque de voir des thèses absurdes apparaître un jour. Ce type d’édition (track I) va disparaître très bientôt dans PNAS mais, sans rentrer dans la polémique, le principe du peer-review n’est pas forcément systématiquement un gage de qualité scientifique.
Ainsi, même dans une revue aussi prestigieuse que Cell, dont la rigueur dans l’évaluation est sans aucun doute l’une des plus élevées en biologie, des situations très problématiques ont pu apparaître, comme le montre cet exemple de 2005 à propos d’un article sur l’insertion de l’ADN de kinétoplastide dans le génome de mammifère infectés. Un problème d’interprétation par Blast a été soulevé par un lecteur de l’article, et après avoir consulté différents experts, le comité éditorial a décidé de rétracter le papier, contre l’avis des auteurs.
Bonus: Une vidéo d’un onychophore en chasse, usant de sa salive gluante.
« And he that breaks a thing to find out what it is has left the path of wisdom. »
Gandalf in The Lord of The Ring by JRR Tolkien (1954)
La baie de Naples était sans doute un bon endroit pour discuter de l’avenir de la biologie marine! Elle a sans doute été le point de départ de quelques unes des premières recherche dans ce domaine, avec par exemple les travaux de Pline l’ancien sur la bioluminescence. Depuis ces origines, les avancées liées à l’étude des animaux marins dans la biologie moderne ont été considérables, et l’exemple de la bioluminescence est significatif, puisque son étude chez les méduses (par exemple, Pelagia noctiluca à droite) a donné lieu à la découverte de la GFP, une protéine fluorescente dont l’utilisation est maintenant fondamentale pour toute la biologie cellulaire contemporaine, en permettant de localiser les protéines à l’échelle de la cellule. La métagénomique permet désormais d’appréhender l’insaisissable, cette lueur qui jaillissait lorsque les anciens frappaient l’eau d’un baton, luminescence d’unicellulaires planctonique, dont nous cherchons désormais à percevoir la lueur fantomatique en nous détournant de la clarté des éclairages de la plage pour l’obscurité du large lors d’une baignade nocturne. Cette baie a aussi été le théâtre de la fin tragique du grand naturaliste, lors de l’éruption du Vésuve, en 79, lorsqu’il s’approcha trop prêt en bateau pour tenter de secourir des amis. Cette malheureuse anecdote révèle l’inversion de polarité dans le rapport de l’homme au monde, capable désormais de connaître l’inconnaissable, de prédire l’imprévisible et de gâcher la beauté nocturne.
Le Workshop EMBO organisé sur l’île d’Ischia auquel je participais la semaine dernière, avait pour but de faire le lien entre la développement scientifiques et technologiques les plus récents et l’importance renouvelée des problématiques écologiques. La connaissance moléculaire du développement des organismes marins a permis au cours de ces dernières années, d’approcher la connaissance de l’origine de la diversité des animaux, dont toutes les lignées ont pris naissance dans la mer. Pourtant, cette biodiversité extraordinaire est aujourd’hui menacée, le relargage d’une grande part du carbone fossile dans l’atmosphère par les activités humaines est en train de causer un changement climatique global qui se traduit par un réchauffement et une acification des mers et des océans. Ces phénomènes ont des conséquences multiples et encore peu connues sur le fonctionnement de la biosphère. Les perturbations engendrées vont de l’écosystème, avec une perturbation des réseaux trophiques, jusqu’au développement embryonnaire, comme l’a exposé avec une grande clarté Sam Dupont lors de ce Workshop. En effet, la rigueur du milieu terrestre que nos propres ancêtres ont colonisé a engendré de nombreuses adaptation, comme l’apparition de mécanismes destinées à protéger le développement, des oeufs aux parois renforcées, ou même la viviparité. Rien de tout cela dans la mer, où les embryons se développent au contact direct de ce milieu primordial, et possèdent donc une sensibilité accrue à la perturbation de l’environnement.

Le défi pour ce nouveau champs de recherche, baptisé EcoEvoDevo, consiste donc en un dialogue réciproque entre l’approche holistique de l’écologie et l’approche réductionniste de la génétique et de la biologie moléculaire. Et de manière encore plus générale, on peut considérer que la maîtrise de l’homme sur son environnement a conduit à la biosphère, système infiniment complexe dans son ensemble, à être l’objet d’une vaste perturbation par l’activité humaine, perturbation qui pourrait être mise en parallèle avec les perturbations des gènes (perte de fonction) à la base de la génétique pour comprendre un autre système complexe, le développement embryonnaire. Un exemple trivial pourrait être les tentatives d’enrichissement en fers, élément limitant la croissance du phytoplancton, à une grande échelle qui provoque un bloom à une échelle suffisemment grande pour être observable par satellite (photo de gauche, chlorophylle océananique, petite tâche en bas au centre). Ce rapprochement entre macrocosme et microcosme, pourrait paraître un peu Olé Olé, mais ses conséquences épistémologiques sont à mon avis non négligeables, et conduisent à mon avis à la fois à une prise de conscience de notre pouvoir sur la biosphère et à une reconsidération de la toute puissance de l’approche réductionniste. Ces considérations permettront, espérons-le, de faire naître une nouvelle forme de science, plus intégrative, mais surtout s’inscrivant davantage dans une démarche plus marquée de respect pour son objet d’étude.

Depuis mon dernier post à ce sujet, la phylogénie des animaux a fait l’objet de plusieurs publications contradictoires qui montrent que l’unification des vues promise par la phylogénomique n’est pas encore pour demain!! Ces récentes controverses portent sur le statut recherché de groupe frère des autres métazoaires, autrement dit la position la plus « basale » de la l’arbre. Plusieurs organismes ont tour à tour brigué ce statut, certes éminemment enviable, de plus proche cousin du grand ancêtre: les éponges (ou porifères, à droite), les ctenophores (Mnemiopsis leidyi, à gauche), les placozoaires (Trichoplax adherens, au centre).
Les travaux de morphologie classique ainsi que les premières études de phylogénie moléculaires ont traditionnellement soutenu la divergence précoce des éponges. Cette conclusion était basée sur leur plan d’organisation simple, basé sur des axes de symétrie peu nombreux et leur absence de caractères développementaux typiques d’autres animaux, comme par exemple la gastrulation. Un doute a même longtemps existé sur la monophylie de ce groupe puisqu’une lignée d’éponge, les homoscléromorphes, a parfois été rapproché des bilatériens ( au sein des eumétazoaires) car elle possèdent des caractéristiques en communs avec eux, en particulier l’existence d’une membrane basale associée à du collagène de type IV. Les études de phylogénie moléculaire basées sur les marqueurs historiques (18S) ont parfois soutenu cette paraphylie, même si l’influence de l’échantillonnage taxonomique, des méthodes employées était grande.
Cette vision bien établie a été bousculée il y a maintenant une grosse année avec la publication du papier de Casey Dunn (voir mon post de l’époque) qui plaçait pour la première fois un groupe de ‘méduse’ planctoniques, les cténophores à la base de l’arbre (cf. Schéma). La possibilité que les cténophores puissent occuper une telle position dans l’arbre des animaux a suscité à ce moment là un énorme intérêt car les cténophores sont très loin de la simplicité morphologique des éponges: ces prédateurs possèdent un système nerveux et des organes sensoriels, une symmétrie multiradidée complexe et… des muscles d’origine mésodermiques! Cependant, un doute sérieux a subsisté à cause du taux d’évolution rapide du génome des ces organismes qui aurait pu induire un artefact (LBA, long branch artefact).
Cette hypothèse séduisante a pourtant été rapidement contredite. Tout d’abord, un nouveau candidat est apparu, Trichoplax adherens, unique représentant de l’énigmatique phylum des placozoaires, dont le génome a été séquencé et rendu public l’année dernière. Cet étrange organisme est d’une simplicité navrante: 2 feuillets de cellules sans polarité claire découvert au XIX ème siècle sur la paroi d’un aquarium! Un papier de Bernd Schierwater et col. dans PLoS Biology a donc proposé une topologie originale (cf.schéma), dans laquelle les ‘diploblastiques’, c’est à dire les non-bilatériens forment un groupe monophylétique à la base duquel se situe Trichoplax. Malheureusement, cet étude est rapidement paru assez problématique: elle est en contradiction avec l’analyse publiée dans le papier du génome de Trichoplax (*) et surtout, elle est en effet basée sur un échantillonnage de gènes assez étonnant, en particulier, elle inclut beaucoup de gènes mitochondriaux, qui se sont avérés précédemment soutenir de manière artefactuelle le regroupement de tous les « diploblastiques » entre eux.

Les analyses les plus crédibles sont apparues avec un papier d’Hervé Philippe et Michael Manuel paru au printemps dans Current Biology qui propose que les éponges forment un groupe monophylétique à la base des métazoaires, les cténophores rejoignant les cnidaires, comme groupe-frères, et Trichoplax émergeant quelque part entre les deux. Ce travail montre bien l’importance du choix des marqueurs et en particulier de leur degré de saturation pour ce type d’analyses, et insiste sur l’importance des modèles d’évolutoin susceptible de prendre en compte l’hétérogénéité des taux d’évolution, comme le modèle CAT, pour résoudre ce type de noeuds profonds. Un poster, présenté par Henner Brinkman à la SMBE 2009 résumait bien les problèmes posées par les deux études précédemment citées: mauvais choix de gènes marqueurs (trop saturés, gènes paralogues), mauvais choix d’espèces (espèces à taux d’évolution trop rapide), et enfin, utilisation de modèles d’évolution simplistes, qui ne teniennent pas compte de l’hétérogénéité des taux d’évolution.
Cependant, on peut estimer que le problème des liens de parentés entre les lignées précoces des métazoaires n’est pas définitivement règlé, aussi bien d’un point de vu phylogénétique que du point de l’évolution de la complexité. L’ensemble de ces groupes possèdent une diversité que l’on a parfois du mal à appréhender, ainsi des données génomiques ne sont encore disponibles que pour la moitié des classes de cnidaires: les scyphozoaires, les cubozoaires, les stauroméduses ne sont pas encore inclues dans l’arbre. Un effort de séquençage reste donc à accomplir, la qualité de l’échantillonage taxonomique était un critère fondamental, à la fois pour la fidelté de la reconstruction phylogénétique que pour la pertinence de l’interprétation en terme d’évolution morphologique. Par ailleurs, la monophylie des éponges permet de supposer que ces organismes ont probablement subi une simplification morphologique à partir d’un ancêtre plus complexe, comme en atteste la complexité des familles de gènes retrouvées dans leur génome. De la même manière, certains caractères des cténophores, comme la présence de tissus mésodermiques clairs, peuvent aussi laisser penser que les cnidaires ont également perdus certaines caractèristiques ancetrales. Tous ces éléments laissent penser que l’ancêtre des métazoaire était probablement plus complexe qu’une éponge ou que Trichoplax et témoignent bien l’intérêt des cténophores en tant que modèle évolutif.
(*) l’analyse inclue dans le papier du génome place également Trichoplax entre les éponges et les cnidaires, mais n’inclut par de ctenophore et repose seulement sur Amphimedon, l’éponge dont le génome a été séquence dont le taux d’évolution est assez rapide.
Bonus: un specimen de Trichoplax en mouvement:

Je tente ce soir de renouer avec ce blog que je boude assez sérieusement depuis un certain temps déjà! J’ai pourtant une liste de posts potentiels qui s’allonge quelque part… Il faut dire que les choses se sont un peu accélérées pour moi ces derniers, depuis mon retour des US, papiers à finir, projets de postdoc, dernières manips à planifier et enfin, pêche aux chaetognathes en cette propice saison estivale…
Et puis il faut aussi que j’avoue une certaine lassitude qui s’est accrue ces derniers temps et un certains nombre d’expériences un peu perturbante qui ont quelque peu modéré mon ardeur communicatrice, en particulier le pillage de données dans des buts frauduleux dont nous avons été victimes il y a un certain temps déjà… J’y reviendrai avec un post sous peu, non seulement parce que ces faits méritent d’être exposés, mais aussi parce que j’ai maintenant le recul nécessaire à un exposé clair et modéré de cette lamentable histoire.
Je ne promets donc pas de revenir à un rythme trépidant mais quelques vacances approchant, j’espère avoir l’occasion de vous faire partager quelques trouvailles et avis!
Et voilà!! Je voulais écrire sur ce blog pendant ce relativement long séjour aux Etats-Unis et je ne parviens à la faire que la veille de mon départ, c’est symbolique mais c’est déjà ça et ça révèle surtout l’intensité du tempo!!! Je pense que ça faisait également trop longtemps que je n’avais rien écrit sur ce blog, dans cette phase avancée de ma thèse où la pression commence à monter sérieusement! Je viens donc de passer presque trop semaines de l’autre côté de l’Atlantique en commençant par la Californie où je rendais visite à une amie et en terminant par Iowa city où j’assistais toute cette fin de semaine au congrès de la SMBE. Ce voyage a été placé sous le signe de l’écologie, tout d’abord puisque j’avais favorisé cette formule longue par un souci de rentabiliser au maximum le coût énergétique du voyage, ensuite parce que j’ai découvert une attention inattendue mais aussi une approche parfois surprenante aux problèmes environnementaux ici, enfin, parce que j’ai abondemment discuté avec Hervé Philippe de la question du rapport de la science avec préservation de la biodiversité pendant ce congrès, ce dont je reparlerai plus abondemment plus tard.Et pour finir je viens de voir à l’instant que la liste de Dany Europe Ecologie avait fait un score presque équivalent à celui du PS aujourd’hui même, aux Européennes, ce qui fait plaisir!!! Cela montre comme je l’ai toujours pensé qu’il existe un véritable soutient pour un véritable courant d’écologie politique, même après toutes ces années d’instrumentation de la préservation de l’environnement!
En Californie, j’ai découvert une communauté animée d’une volonté farouche de promouvoir un retour à un mode de vie plus en phase avec la nature. Ce courant réside surtout dans la promotion d’un mode de vie, avec en particulier le refus des moeurs alimentaires américaines et la mise en place d’un réseau de transports alternatifs (vélos, trains, etc – photo la gare de Davis, CA). Cette démarche est un peu surprenante quand on est habitué au débat idéologique avant tout, une tendance certes très française, mais se révèle d’une redoutable efficacité, dans dans une ville comme Davis, CA, elle a complètement transformé le paysage urbains, vélos partout, nombreux magasins et échoppes organic. Cette démarche louable et l’énergie remarquable déployée à son profit ne paraît pas remettre en cause directement les bases fondamentales de la société états-uniennes basée sur un fois inébranlable dans le progrès et la réussite. Sur le long terme, un tel changement de perspective pourrait pourtant ouvrir une brèche et promouvoir un rapport différents aux choses du quotidiens qui sont d’une certaine manière la base de notre rapport à monde naturel!
Un nouveau journal va naître en 2009 ende la génomique évolutive, Genome Biology & Evolution par la Society for Molecular Biology & Evolution. Il vient compléter Molecular Biology & Evolution qui a été fondé en 1983 (ça ne rajeunit pas) et tient une place majeure dans la biologie évolutive. D’après le commentaire du site, cette création a été suscitée par le désir exprimé par les membres de la SMBE de disposer d’une nouvelle opportunité de publication en ligne, davantage centrée sur la génomique comparative et répondant au critères du modèle Open Access. Il faut en effet convenir que les revues de génomiques traditionnelles comme Genome Research ou Genome Biology ne sont pas centrées sur les études évolutives, même si elles publient de tels articles en nombre. Mais on peut aussi s’interroger sur la manière dont la répartition des papiers s’effectuera entre MBE et GBE puisque dans quelques années, bien peu d’article de phylogénie ou de génétique évolutives ne seront pas basés sur des analyses génomiques approfondies ?
A l’heure où notre président pointe du doigt la médiocrité chronique de la recherche française en des termes particulièrement crispants, je prêche pour ma paroisse en évoquant le rang dans le classement mondial d’un domaine souffrant d’un sous financement chronique, la biologie de l’évolution. Une note publiée dans LabTimes rend compte des performance mondiale en termes de publication pour la biologie de l’évolution entre et place la France au 3ème rang mondial dans le domaine avec 55 130 publications, derrière l’Angleterre (79 852) et les Etats-Unis (291 615), avec un taux de citationde 16,3 citations par articles, tout à fait respectable (14 pour les US). Plusieurs auteurs appartiennent à la liste des 30 plus cités, comme Manolo Gouy à Lyon ou Pierre Taberlet à Grenoble ou Anders Pape Møller à Paris et de la même façon, le papier de Stéphane Guidon & Olivier Gascuel introduisant le programme PhyML est le 5ème plus cité du domaine avec 1 118 citations…
Ces résultats plus qu’honorable étant obtenus avec des financements extrêmement réduit puisque la seule opportunité est bien souvent une ANR blanche qui retient généralement 4 à 5 projets par an. Les autres doivent se débrouiller avec les dotations de bases ou bien utiliser des projets alimentaires plus appliqués pour remplir les caisses!! C’est bien toute l’ambiguïté de la politique française de recherche qui transparaît à travers cet exemple. En effet, les politiques souhaiteraient d’un côté diriger d’une main de fer le travail des chercheurs vers des projets appliqués censés avoir un intérêt social ou économique à court terme, ce qui revient à spolier les disciplines fondementales, et de l’autre, ces mêmes politiques reprochent une baisse de niveau et de quantité des publications, préjudiciable dans les grands classements internationaux comme celui de Shangaï, alors même que ce sont les disciplines fondamentales, comme la biologie de l’évolution, qui suscitent le plus de publications, en particulier dans les revues prestigieuses.
L’existence d’une pensée en marche est le rempart le plus ferme contre l’intolérance et l’obscurantisme. L’évolution est sans doute l’un des points d’achoppement les plus tendus avec les intégrismes, comme en atteste la récente offensive créationiste en France qui pourrait sonner comme une alarme pour soutenir la recherche dans notre domaine.



