In principio, Venus suum cestum mari magno perdivit…

2008 mai 20
by Ferdi

J’ai évoqué l’autre jour le papier de Casey Dunn en me focalisant sur les relations au sein des protostomes, une région de l’arbre difficilement résolue jusque là.  Pourtant, c’est bien les relations à la base de l’arbre et en particulier la position des cténophores qui ont été médiatisées avec la publication d’un communiqué dans Livescience, repris un peu partout. Ce communiqué a fait les gorges chaudes des créationnistes et suscité une minicontroverse sur la toile.  La topologie décrite par Dunn et ses collègues place donc les cténaires (Ctenophora) à la base de tous les métazoaires et regroupe également, quoique sur la base de supports statistiques plus faibles, tous les animaux traditionnellement appelés diploblastiques, c’est à dire les éponges et les cnidaires, qui ne possèdent a priori pas de troisième feuillet (mésoderme). 

Cette hypothèse phylogénétique possède de profonde implications en ce qui concerne l’évolution des métazoaires car les cténaires possèdent plusieurs caractères partagées avec les bilatériens: symmétrie bilatérale, système nerveux et surtout présence de cellules musculaire d’origine mésodermique (voir Martindale & Henry, 1999). Même si les données sur la génétique du développement des cténaires sont encore peu abondantes, des gènes Hox n’ont ainsi pas été caractérisé avec certitude, certaines familles de gènes comme les gènes T-box sont bien diversifiées chez les cténophores: des membres de 3 des 5 sous-familles de gènes T-box sont présents et s’expriment pendant la gastrulation et le développement de plusieurs organes (Yamada et al., 2007).

C’est cette idée qu’une telle complexité embryologique et génétique puissent être ancestrale au sein des métazoaires, qui est qualifiée de choc, par rapport au schéma traditionnel qui place les éponges comme forme “intermédiaires” de complexité morphologique limitée. Cette hypothèse a naturellement attiré les créationnistes plus ou moins déguisés qui pullulent sur le web, qui en ont immédiatement déduit que cette absence d’enchaînement de formes de complexité croissantes contredisait les prédictions de la théorie de l’évolution (voir ici et là oupour la contradiction).  Même s’il convient de reconnaître que le fameux communiqué fait une confusion flagrante (et choquante elle-aussi) entre les groupes actuels et leurs ancêtres supposés (“les premiers animaux étaient les cténaires), je m’étonne un peu de de la nature des arguments développés par les commentateurs anti-créationnistes, qui balayent l’intérêt de cette découverte d’une seule main: les caractères dérivés des cténophores seraient apparus de manière convergente. Cela revient malheureusement à dire que la phylogénie moléculaire n’apporte aucune information sur l’orientation des caractères. Pourtant, cette approche a montré que les simplifications secondaires sont fréquentes sur les plans morphologiques et génomiques, avec par exemple les nématodes ou les appendiculaires. Mais l’acquisition indépendante des muscles ou de réseaux complexes de gènes clairement  homologues me paraît beaucoup plus difficile à postuler ! Il faut au fond avoir une bien piètre estime pour la puissance explicative de la théorie de l’évolution pour tenter de minimiser le fait qu’il existe probablement une telle complexité dès l’origine des métazoaires, et surtout tenter de comprendre son origine évolutive  !

La première chose qui m’échappe, c’est qu’on cherche à définir la complexité du premier animal sans le comparer à un groupe externe, non animal.  L’analyse du génome complet d’un choanoflagellé, l’eukaryote unicellulaire le plus proche des métazoaires a montré que le repertoire de gènes de ces organismes était à peine plus simple que celui des animaux et que le génome de leur ancêtre respectif incluait déjà un certains nombre de gènes impliqués dans des phénomènes d’interactions cellulaires, comme les cadhérines (voir cette figure du papier). De la même manière, plusieurs articles récents suggèrent que l’apparente simplicité morphologique des cnidaires (genome de Nematostella) mais aussi des éponges est sous tendue par une complexité génétique, ou même embryologique, du même ordre de grandeur que celle observée chez les bilatériens. 

Ainsi, la tendance à réduire la complexité d’un organisme à sa morphologie conduit-t’elle à une vision naïve de l’évolution, souvent teintée d’anthropocentrisme. Le grand apport de la phylogénie moléculaire et de la génétique réside donc bien dans la capacité à faire le lien entre des morphologie distinctes, à les comparer sur d’autres bases et à caractériser d’éventuelles simplifications morphologies. L’existence même de ce type de mécanismes est une argument très fort pour l’absence de directionnalité (téléonomie, design, etc) des processus évolutif et pour la puissance des phénomènes de sélection naturelles, capables de faire fluctuer la complexité au cours de l’histoire des êtres vivants.  A moins, que l’on estime définitivement que l’ancêtre des métazoaires ait réellement été un cténaire, ce qui ne saurait satisfaire fondamentalement les adeptes de la bibles, isn’t it ? En Méditerranée, on appelle couramment un cténaires assez commun la ceinture de Vénus (Cestus veneris, pareil en latin) car il ressemble réellement à une ceinture translucide et irisée… Ainsi peut naître une nouvelle légende: 

Au commencement, Vénus perdit sa ceinture dans la mer immense… et ainsi naquirent les animaux !

 

 

 


3 réponses leave one →
  1. 2008 mai 21
    Homo sapiens curiosis lien permanent

    Petite remarque sur les Cnidaires : il me semble que, bien avant qu’on ait accès au génome d’un organisme de ce groupe, un certain nombre de données “simples” suggéraient fortement une révision de la classification des Cnidaires, et leur appartenance au Bilatériens (qui n’a plus grande valeur systématique, d’ailleurs). Je pense, par exemple, aux expériences d’analyse de l’expression génétique (de la voie Wnt, de mémoire), via hybridation in situ, chez l’Hydre ou chez Nematostella.

    Mais tu dois certainement savoir tout cela mieux que moi…

    MathieuG.

  2. 2008 mai 25

    Hey,
    Yep, c’est en effet ce à quoi je pensais, il y a un très bô papier sur les Wnt, ça a fait nature d’ailleurs ;-) , mais je renvoyais au génome pour info générale. Sur l’aspect phylogénétique, il faut être circonspect, surtout si on interprète les caractères à partir d’une hypothèse phylogénétique, sinon on tombe vite dans la totologie… En plus les cnidaires sont un groupe d’une diversité incroyable sur lequel on sait encore peu de choses, voir les siphonophore, les coraux ou les plumes de mer, sans parler des stauroméduses……..

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  1. Basal, forcément basal! « The missing cluster

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